Les théâtrales helvétiennes : triomphe de l'éphémère

(texte de olivier Meuwly)

Les Helvétiens ne se sont pas sentis attirés spontanément vers l'activité théâtrale. Dans les années 1870 et 1880, les débats politiques stimulaient davantage leur sens de la rhétorique que la déclamation d'oeuvres plus ou moins célèbres. Ecouter un discours de Louis Ruchonnet sur un délicat problème constitutionnel éveillait en eux des passions qu'ils ne réservaient au chant et à la littérature qu'à la fila de leurs réunions, lorsque l'humeur recueillie des odes patriotiques et démocratiques dont ils raffolaient cédaient lentement le pas à des ambiances plus festives.

Non que ces jeunes Helvétiens fussent dépourvus d'esprit, mais ils en cultivaient principalement sa forme dialectique, laissant les joies des planches et des sonnets aux Bellettriens et aux Zofingiens, habitués depuis longtemps des salles de concert et de spectacle. Les Helvétiens s'adonneront certes, dès 1871, à des soirées théâtrales, pour satisfaire aux exigences de la mode, mais la fibre chansonnière ne les retient pas encore. En fait, d'après les documents retrouvés, ce n'est qu'à partir de 1905 que les Helvétiens organisent des soirées divisées en deux parties, avec un prologue satirique suivi d'une pièce de théâtre. lls joueront même du Camus dans les années 50 du XXème siècle, mais ne pousseront pas l'audace à monter des créations, comme l'avaient tenté les Bellettriens, avec notamment Les Caves du Vatican de Gide, ou les Zofingiens, avec une Antienne prestigieuse.

Néanmoins, alors que l'engouement politique des Helvétiens s'effiloche au fil des décennies, l'engagement théâtral s'arroge une place de plus en plus importante dans le programme de la société. Mais le prologue éloigne-t-il tellement l'Helvétien de la politique? Dès les années 20, on s'aperçoit que les Helvétiens, comme tous les étudiantes s'amusent à se gausser des conseillers et édiles auxquels ils se réjouiront de succéder un jour. Des futurs dirigeants politiques ayant porté la casquette rouge ont-ils appris les rudiments de l'art politique sur les planches, en contemplant les travers plus ou moins prononcés de ceux qui les gouvernaient? Hélas, on ne peut répondre à cette question: les auteurs des textes ne sont jamais dénoncés, et les interprètes n'ont pas abandonné un quelconque témoignage vocal sur de vieux 78 tours...

Les théâtrales modernes, n'en déplaise à quelques esprits chagrins, sont souvent drôles. Peut-on en dire autant de celles du " bon vieux temps "? C'est délicat. Aujourd'hui, quand bien même la satire politique a trouvé droit de cité dans de nombreux milieux en Suisse romande, les théâtrales valent depuis longtemps avant tout par les prologues, ou par des compositions " maison " mais tout autant imprégnées par l'idée de rire, d'un événement, de grands de ce pays ou de ce monde ou des ridicules de la société. L'ambition est donc indexée à l'humour depuis que les théâtrales existent. Mais peut-on apprécier l'humour d'antan ?

La Théâtrale, depuis quelques années articulée autour d'un prologue en deux parties ou d'un prologue suivi d'une comédie musicale " maison " reste le privilège de l'éphémère. Si les textes des chansons ont survécu aux prestations d'un soir (ou de deux ou trois, lorsque, jusque dans les années 60, les Helvétiens promenaient leur spectacle dans l'une ou l'autre ville du Pays de Vaud), les sketches parlés ont disparu. Or ceux-ci recelaient et recèlent encore souvent les traits les plus mordants... De même, le visuel, la mise en scène, comme dans le monde du spectacle en général, ont acquis une importance croissante. Certains puristes des arts majeurs de la scène se lamentent souvent que la substance des Ouvres est par trop reléguée au rang de faire-valoir. Les théâtrales n'ont pas échappé à cette évolution... Quoi qu'il en soit, l'humour vieillit vite, et ne se perçoit que dans un contexte particulier, qui crée une sorte de complicité entre le public et les acteurs.

Une certitude cependant : les pointes se resserrent lorsque l'on traite du local, et se diluent lorsque l'international prend le relais. Ce n'est guère étonnant : l'humour pratiqué sur les " stars " mondiales ressassent paradoxalement une surface " d'attaque " moins imposante que nos " stars " de l'endroit, si bien connues des plumes acérées... La richesse de l'inspiration découle logiquement de ce rapport de proximité. Il n'en est pas moins vrai que l'humour " politique " aperçu dans la presse ou sur les ondes, en devenant parfois une forme (dévergondée?) de l'information, fait la vie dure aux cabaretistes d'un soir qui peuplent les théâtrales estudiantines! Mais la concurrence peut se révéler fort saine, et la comparaison, pas toujours à l'avantage de ceux qui se prétendent des professionnels de la rigolade médiatico-politique...

Envers et contre tout, la théâtrale a résisté à tous les revirements de modes. Il se trouve encore des étudiants pour consacrer de longues heures à la préparation de ces spectacles. Véhiculent-ils une frustration plus ou moins refoulée de ne pouvoir exhiber leurs talents sur de nombreuses semaines durant ? Je ne crois pas. Triomphe de l'instant, la théâtrale destinée à n'être jouée qu'une seule fois pousse à sa fin ultime la logique de ce type de prestation: leur charme réside justement dans la courte durée, dans la saillie qui ne fera mouche qu'une seule fois, dans l'humour qui conquiert sa spontanéité dans son expression d'unicité. C'est cela, les théâtrales; c'est aussi leur force.


© 2007 Société d'étudiants Helvetia (Les extraits de texte sont la propriété de leur auteurs respectifs.)

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